
SMM | Entrevue, Yves Jean Lacasse
L'ENVERS du décor
Entrevue avec Yves Jean Lacasse
Je suis ressortie éblouie de la Semaine de Mode de Montréal qui prenait place au Marché Bonsecours du 1er au 4 mars dernier.
Chaque créateur a su me capter et m'emmener dans son univers en me faisant oublier tout le reste... Du glam-rock chez Barilà à la révolution sexuelle chez Bodybag en passant par l'esprit boudoir chez Coccolily, tout y était.
Une collection qui m'a particulièrement accrochée: celle d'Yves Jean Lacasse amalgamant glamour et multiculturalisme d'une main de maître. J'ai voulu en savoir plus sur ses inspirations et connaître son avis sur l'état de notre industrie mode locale actuelle. Petite visite dans l'ENVERS du décor:
Quel bilan personnel tirez-vous de la récente Semaine de la Mode de Montréal?
Il y a beaucoup de créateurs qui ont présenté. Beaucoup plus qu'à l'habitude. Ce fut un bel amalgame de designers de la relève et de grands noms. En bref, il y en avait pour tous les goûts. Ça nous a aussi donné l'occasion de montrer aux acheteurs internationaux la variété de ce qui se fait ici avec des influences d'un peu partout dans le monde.
Vous parlez d'influences internationales; C'est une inspiration qui était visiblement présente dans votre collection automne-hiver 2010-2011. Comment en êtes-vous arrivez au résultat qu'on a pu voir défiler sur la passerelle du Marché Bonsecours le 2 mars dernier?
A chaque saison j'essaie de refaire un peu l'histoire. Cette année, j'ai voulu mêler ensemble deux histoires qui ne se sont jamais côtoyées; le contexte cinématographique des années 20, 30 et 50 et celui de l'exploration en contrée étrangère. Une histoire comme au cinema avec des looks tout droit inspirés des stars d'Hollywood, mais cette fois imaginées dans des temples bouddhistes, dans les montagnes du Tibet ou en Mongolie. J'ai voulu mettre de l'avant tout le côté chic et glamour, puis le mélanger avec beaucoup de laine afin de montrer qu'on peut porter ses tenues de soirées tous les jours, entremêlées avec autre chose.
Votre collection pour homme me semblait à la fois très audacieuse et très "masculine". Vous avez entre autre beaucoup expérimenté avec le sarouel et le veston porté de façon très chic. En ce sens, quel image vous faites-vous de l'homme montréalais? Que pensez-vous de la façon avec laquelle il expérimente avec ses vêtements?
C'est certain que lorsque l'on concocte une collection, on pense à soi, on pense également à sa clientèle, son fan club. Il y a aussi le fait qu'on est là pour réinterpréter. On n'est pas là pour suivre les tendances. J'ai toujours dit qu'un créateur qui suit les tendances commence à mourir. Il faut justement créer autre chose. Le sarouel est souvent porté l'été avec des sandales et de plus en plus par les femmes (même si c'est un costume qui était revêtu dans l'armée Turque à l'origine). De mon côté, je voulais l'interpréter plus rigide, en feutre, en laine, à rayures également (pour un look plus britannique). J'ai voulu qu'on en fasse une partie de l'habit masculin, qu'il prenne part au tuxedo. J'ai également voulu lui donner une souplesse et en même temps le rendre portable pour la saison froide.
Et en ce qui concerne le Montréalais, le Québécois, le Canadien... Il a l'avantage d'avoir accès à des marques internationales. Il est également de plus en plus sensibilisé aux marques d'ici et je trouve qu'on a divers types d'hommes ici qui apparaissent aux différentes saisons de l'année. Contrairement au Brésil, par exemple où un créateur ne fait, la plupart du temps, que des collections printemps-été, l'homme d'ici peut expérimenter avec différentes matières; les feutres, les laines, les fourrures. Les nouvelles générations sont souvent très strictes, très conservatrices ou, à l'opposé, des jeunes qui veulent oser. Ça crée donc une vague de jeunes hommes qui en viennent à porter des longueurs, des matières et des couleurs très différentes les unes des autres.
On note une collaboration très intéressante à votre défilé automne-hiver 2010-2011. Celle de votre mère, Denise Meunier, qui a confectionner tous les tricots de votre collection à la main.
Je suis né dans la mode. J'y ai été initié par ma grand-mère, ma mère puis ma soeur qui a gradué de Marie-Victorin dans les années 80. Très jeune j'ai été habitué à voir des clientes à la maison devant le miroir. Je voyais ma famille offrir un service très particulier. Un peu comme un boulanger ou un cordonnier de quartier... Le couturier du village devenait au service de la communauté. J'ai toujours vu ma mère servir de nombreuses clientes en leur offrant du sur-mesure, des tricots faits mains... Ce qui fait notre marque de commerce avec les marques Envers c'est de justement apporter cette touche multi-culturelle/ethnique, "the craft touch" pour justement faire un parallèle entre le métier d'art et le prêt-à-porter. C'est important dans mon métier de faire beaucoup de couture à la main, de préserver des métiers qui disparaissent de plus en plus et de montrer que ce n'est pas "grano", que c'est très portable et que c'est facile de l'intégrer dans le prêt-à-porter.
Yves Jean Lacasse, vous oeuvrez dans le domaine de la mode depuis toujours... Votre ligne est établie depuis 15 ans. Que pensez-vous des jeunes designers locaux qui débutent dans l'industrie?
Il faut d'abord dire qu'il y a une relève internationale. Il y a des milliers d'étudiants qui graduent chaque année d'un peu partout à travers le monde. En ce sens, on peut remarquer que notre relève est prête et qu'elle est d'attaque. Qu'elle a déjà le sens des affaires et qu'elle est consciente de son approche et de son image. Bien sur, cette image reste souvent à développer, surtout quand on commence, mais on sens déjà que notre relève a le sens de l'entrepreneurship et que les collections qui en sont issues viennent appuyer une demarche tres solide.
Je ne veux pas dénigrer d'autres pays, mais souvent, les écoles de mode d'ailleurs vont former d'avantage le côté créatif. En conséquence, on peut être apprenti tres longtemps pour des grandes marques dans d'autres grandes villes. À Montréal, on a la chance de graduer, d'avoir son diplôme, de se considérer designer et surtout, d'avoir l'industrie avec les bras grands ouverts pour nous accueillir dès notre sortie. Ailleurs, l'industrie ferme ce cercle au nouveaux. Il y a donc cette chance, et aussi le fait qu'ici, tout le monde puisse faire ses premiers pas sans être critiquer. Si une collection est mois aimée on laisse la chance au coureur et on lui permet de prendre une ou deux saisons d'expérience.
Avec la récente crise économique et les difficultés encourues au sein du milieu de la mode, comment envisagez-vous la tenue d'une ligne de vêtements de couture à Montréal?
Moi, je le vois d'une façon plus globale presque établie sur un siècle... D'abord parcequ'il y a toujours eu des designers et qu'il va toujours y en avoir. Il y a eu des guerres, il y a eu des moments encore plus compliqués pour le milieu de la mode. Si je relativise; oui, la mode n'a jamais d'argent. La mode est toujours à crédit et ce n'est pas parce qu'il y a une récession que les designers vont s'empêcher de faire un défilé.
Toutefois, il y a des compromis a faire, car il y a des gens dans l'industrie qui veulent travailler.Les agences de mannequins font des prix préférentiels; les photographes même chose; La semaine de la mode réduit ses tarifs pour avoir accès aux créateurs. Tout le monde se donne un coup de main pour passer à travers. Et il faut aussi imaginer que ce n'est pas nécessairement une ou deux saisons qui vont arrêter la création. La création est plus forte que l'industrie économique; c'est la culture, c'est quelque chose qui est assez fort dans chacun d'entre nous en tant que designer de mode. Oui, il y a la réalité de vendre, de vivre de son art, mais je crois qu'il faille absolument tenir le coup. Comme je disais au début, chacun a son fan club, chacun a son entourage qui encourage la mode. De plus en plus, les gens achètent les marques d'ici au lieu d'acheter les marques confectionnées en Chine, par exemple... Il ne faut pas lâcher. Il ne faut pas abandonner.
www.yvesjeanlacasse.com
4935, Sherbrooke Ouest
Rédacteur: Jeanne Charlebois
Photographe: Philippe Lamothe
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